Rencontres avec les maîtres du Bwiti

On raconte juste qu’ils utilisent pour leurs rituels une racine hallucinogène, l’Iboga, appelé également le Bois Sacré, l’Arbre de Vie.

Les gabonais eux-mêmes restent très discrets sur leurs pratiques animistes et syncrétiques qui se pratiquent le samedi soir « quelque part » dans les quartiers…

Hugues est le seul européen à avoir une connaissance globale des rites initiatiques, et un réseau de connaissances très étendu  concernant les différents initiateurs du pays.


L’après-midi de mon arrivée, je le rencontre chez lui, à la résidence « Tahiti » en bord de mer ;  Il m’instruit à mi-voix de quelques éléments simples qu’il faut que je sache pour avancer dans la voix du bwiti.


- Il y a  deux grandes branches essentielles me dit-il, le Dissumba, nom de la première femme qui s’est sacrifiée pour que l’homme puisse atteindre la Connaissance, bwiti mystique, en relation triangulaire avec le soleil la lune et les étoiles ; c’est le culte où la femme ancêtre est salvatrice de l’humanité et elle est  représentée à travers la harpe Ngombi.

L’autre branche c’est le Missôkô, basé sur les soins et sur la Terre, c’est le culte de la guérison, la voix du père à travers l’arc Mongongo, une seule corde qui vibre en reliant le ciel et la terre… le Vertical et l’Horizontal,  deux voies qui n’en font qu’une  en fait…

D’une voix très confidentielle il ajoute, il faut savoir qu’au départ ce sont les Pygmées qui avaient la connaissance du bois sacré, ils l’ont sorti de la terre  et ils l’ont donné aux Bantous sûrement à l’occasion d’un mariage mais... tu as de la chance car je dois passer voir Koka un des initiateurs du Bwiti Missôkô qu’on appelle ici les Ngangas à Missôkô c'est-à-dire les grands voyants guérisseurs…Si tu veux je te le  présente.


C’est ainsi que je fais la connaissance de Koka et de son épouse Cécile, du coté d’Akébé ville. Koka est un grand costaud,  avec un visage d’ange orné de fines moustaches  et des yeux malicieux qui ont toujours l’air de deviner tes pensées avant même que tu ne les formules.

Koka me salue : Bonne Arrivée…Hugues me dit que tu veux connaître le bwiti mais ça ne se fait pas comme ça connaître le bwiti… et d’abord est-ce que le bwiti veut te connaître ??


Devant mon air interloqué, il rigole et ajoute :

-  on va d’abord boire un jus…

Dès le lendemain, Hugues me téléphone et m’annonce qu’il y a une veillée au PK 9 ; ils acceptent que je l’accompagne.

- c’est le moment ou jamais de t’imprégner du culte du Bwiti me dit-il.


Samedi soir ;  PK 9. Il est 23 heures.

La veillée a déjà commencé et Hugues m’explique que ce soir personne ne sera initié, c’est la fin d’une semaine de soins pour des malades qui sont venus de partout dans le pays et qui  vont rentrer chez eux.

Une sorte de bilan initiatique en fin de compte.

De chaque coté du temple, il y a des bancs et des planches posées sur des billots de bois sur lesquelles sont assis, mélangés, des hommes et des femmes.

Au fond trois sièges : trois hommes y sont assis avec des pagnes de couleur. Visages graves, yeux concentrés, les trois grands initiés nous regardent arriver. Je reconnais Koka qui est un des trois maîtres. Il a des plumes sur la tête : il me fait penser spontanément à un chef  indien cherokee.

Hugues s’avance, les salue et s’assoie.

Je me déchausse à mon tour, les salue et je m’assoie à coté de lui. Il y a un autre blanc vêtu d’un pagne, un couteau à la ceinture et qui répond au nom d’Alain.


Une fois notre intrusion terminée, la veillée reprend : les grands initiés qu’on appelle des ngangas questionnent les malades en langue simba ou tsogho. Alain mon voisin de droite me traduit quelques phrases et me présente tel malade arrivé ici paralysé en début de semaine et qui repart apparemment galopant de santé…

C’est le tour d’un vieil homme d’être interrogé. A ce moment là, Alain se lève et explique en français que son « papa » qui est ici n’est pas suffisamment guéri et il demande une prolongation du séjour au niveau des soins.


Hugues m’avait déjà expliqué que l’on appelle « Papa », l’homme noir qui a fait voir la « Lumière » à l’initié, celui qui l’a guidé et qui lui a fait manger le bois sacré, l’Iboga(« la Lumière » se conjugue bien sur au féminin avec «  la maman »).


Alain termine son discours en déclarant qu’il est prêt à payer le prix des soins ; Hugues se lève à son tour pour dire que s’il y  a un problème d’argent, il peut également participer.

Hugues me glisse à l’oreille que les initiés que l’on nomme « bandzis » sont reconnaissables car ce sont les seuls qui ont le droit d’être torse nu.

Je remarque que lorsqu’un homme prend la parole, il s’adresse aux trois ngangas qui acquiescent de la tête en prononçant le mot « basé » qui semble vouloir dire « c’est vrai » ce qui correspondrait à un oui consensuel des  initiés.


Hugues décide de me présenter. Les trois hommes me regardent pendant qu’il explique qui je suis et ce que je suis venu faire ici.


- voilà là, mon type là… c’est un blanc, c’est vrai il arrive de France, je le connais pas bien mais je lui fais confiance, … il voudrait faire un film sur le bwiti.


Un silence se fait dans l’assemblée des fidèles et tout le monde me dévisage.

Le nganga le plus vieux et qui se nomme « Papa Pascal » répond à Hugues qu’il faut d’abord demander la permission au Bwiti avant de filmer car des gens ont essayé de filmer en cachette et la pellicule a été soit voilée soit non impressionnée.

D’autre part, il faut manger le bois, c'est-à-dire être initié au Bwiti.

Tous les regards sont fixés sur moi sans animosité mais plutôt avec curiosité sur ce type qui veut sortir le bwiti de la nuit.

Plusieurs orateurs interviennent en langue et je ne saisis pas tous leurs propos mais je ressens que ça n’a pas l’air simple !!


Papa Pascal, l’aîné des grands initiés se tourne alors vers moi et me dit :


-Veux-tu ajouter quelque chose ?


Je me lève donc en me disant que je joue mon quitte ou double et je commence par prononcer la phrase rituelle que j’avais entendu et mémorisé et qui est une façon d’ouvrir le débat, demander le silence   et amener les esprits pour chaque orateur.


Bandzis, Kombo, Nima, Nganga,  Boyayé !


Et l’assemblée d’une seule voix repondit

Aye….


J’explique alors les grandes lignes de mon projet cinématographique en argumentant le fait que les occidentaux se sont éloignés des valeurs philosophiques et spirituelles et que le cinéma pourrait être un bon véhicule pour acheminer le message du Bwiti.

Je conclus en expliquant que la tradition orale du Bwiti est menacée  par l’occidentalisation des cultures et que le cinéma permettrait de témoigner pour les générations  futures de la mémoire ancestrale du peuple gabonais.


Puis me rappelant que je suis en présence des « ngangas à missoko », je demande pour preuve de ma bonne foi et  garantie de ma sincérité la « Consultation ».


Les ngangas à missôkô sont réputés pour être de très grands voyants ; ils peuvent donc demander aux esprits  leurs avis et je m’en tiendrais à la décision du bwiti.

L’Assemblée applaudit.

Papa Pascal se lève, sort l’iboga en poudre et commence à le distribuer aux bwitistes.

Chaque bandzi vient s’agenouiller devant l’aîné et reçoit le bois sacré au creux de la main.

Il me demande de tendre ma main, je refuse gentiment, il insiste.

Hugues et Alain m’encouragent et m’assurent que je ne risque pas grand-chose.


Papa Pascal me dit impératif :


- Mets toi à genoux !


Je sais que si je refuse,  mon travail de chercheur et de cinéaste dans la confrérie du bwiti s’arrêtera là alors je tends ma main en me mettant à genoux pour recevoir la racine sacrée (une double dose dans le creux de ma main) et j’avale tout d’un seul coup.

Pour être amer, c’est amer,  c’est même  franchement amer.

Je comprends alors  que le bwiti est une communion par l’Iboga et qu’il faut souffrir pour se dépasser et acquérir l’enseignement des Anciens.

Papa Pascal me demande ensuite de poser le bwiti (c'est-à-dire que je mette un peu d’argent de coté pour que le rituel de la consultation puisse commencer).


Dimanche PK9. Il est 2 heures trente du matin.

Les chants qui avaient commencé la veillée ont cédé la place à la danse. Les Bwitistes enlèvent leurs pagnes de tissus pour le remplacer par un autre en  raphia avec des tissus rouges et des clochettes suivant les visions qu’ils ont eues sous l’iboga.

Certains ont un béret noir, d’autre rouge, mais beaucoup de danseurs initiés ont des plumes sur la tête comme les indiens d’Amérique du Nord.

Des torches sont allumées un peu partout ; une torche centrale est fixée sur le sol, elle va se consumer jusqu’au matin.

Les tambours commencent à battre suivi de l’obaka, une tringle sonore qui marque le rythme. Encore une fois, je ne sais plus si je suis au cœur de l’Afrique ou chez les Nez Percés de la rivière Palouse au Canada ?

Les participants vont danser l’un derrière l’autre en tournant autour du poteau central qui revêt une signification particulière pour les bwitistes puis ils dansent à tour de rôle sur l’invitation de Pascal.

Chaque danseur, une torche à la main, commence par saluer les aînés et finit en les saluant à nouveau et en saluant le feu. Parfois même, il commence la danse par un baiser rituel sur  l’orteil de l’Aîné.

Lorsqu’un bwitiste danse, sa femme lui présente la torche allumée et garde sa place ; la danse terminée, la femme prend la torche, l’éteint et retourne s’asseoir sur son banc.


Dimanche PK 9. 5 heures du matin.

Pascal m’invite à danser avec les autres ; je me sens bien et me libère de toutes tensions.

Il y a quarante huit heures j’étais encore  à Bordeaux et loin d’imaginer ce clin d’œil complice que le destin est en train de m’envoyer.


Dimanche PK 9. 5heures trente du matin.

Koka s’est mis en transe en faisant danser d’autres bwitistes, puis il se tourne vers moi et commence la Consultation.

La consultation c’est l’art pour les ngangas  à missokô, de déceler le présent, le passé et l’avenir dans un seul temps donné en révélant des informations concernant le sujet et son environnement proche.

C’est public et en général recevoir la consultation demande une humilité totale.

Les vieux s’approchent de moi déplient mes jambes qui étaient croisées et me disent :


- Quand l’affirmation est juste tu dis  basé

- oui

- Non, tu dis  Basé

- Basé

Les vieux commencent par se passer un des billets de 10 000 FCA que j’ai déposé pour le bwiti et le passe sous les aisselles, sous les cuisses, dans le dos  en terminant par le front.

Koka s’approche de moi, me prend la main, s’imprègne de mon odeur, me sent de la tête aux pieds puis il se met en transe et s’adresse à moi.


- Basé, basé, baséLe Bwiti me dit que ta sœur qui vit ici  à Libreville est du coté de ton père.

- basé

- Basé, basé…basé, Le Bwiti me dit qu’en France tu ne fais pas  que faire des films tu es aussi à donner des cours…à la faculté.

- basé

Je suis un peu secoué ; cela fait à peine deux jours que je suis à Libreville et personne ne pouvait savoir ces deux particularités sur ma vie privée…Il va s’ensuivre encore huit autres affirmations de Koka dont deux seront fausses, deux inexactes et six  se révéleront juste, ce qui en pleine nuit gabonaise n’est pas mal du tout en fin de compte.

Les affirmations ont porté sur ma vie  familiale et affective, intime.


Dimanche PK 9. 7 heures du matin.

Koka me demande de sortir dans un  prolongement du temple mais en plein air (le nzimbé) où les initiés se retrouvent pour parler en secret des profanes.

Là il me dit que le bwiti a donné sa réponse :

     Le bwiti donne son accord ; il te fait confiance pour le film mais il vaudrait mieux que tu te fasses initier.

Il reprend sur le ton de la confidence 

    vous les blancs vous volez en avion et vous croyez en Dieu mais nous les bwitistes, nous allons au milieu du soleil et des étoiles  toutes les nuits  et nous voyons Dieu.

C’est la différence entre croire et voir.


Dimanche PK9. 8 heures du matin.

La cérémonie prend fin ; il fait bon et personne n’a sommeil.

L’Iboga a permis  à tout le monde de tenir.

 Je suis resté huit heures sur ma planche de bois et j’ai ressenti un symbolisme et j’ai ressenti un symbolisme et une force énergétique puissante se dégager dans une unité parfaite.



L’année suivante, en  1993, j’organise mon deuxième voyage au Gabon.

Hugues m’avait conseillé, si je voulais filmer les rites du Bwiti, d’aller dans le village de Komi où vivait Jean Tsanga qui n’est pas encore devenu, à cette époque, le roi de coutumes MOTEMBA (celui qui enracine) choisi par les vieux, et régnant depuis 1996  sur le Mwiri des hommes et le Nyembé des femmes des  ethnies du sud.


En 93, Jean Tsanga, fils d’un grand nganga du Bwiti, est devenu lui aussi un  grand maître des « ngangas à missoko »; il  a initié Hugues Poitevin, le premier blanc à s’initier au Bwiti Missôkô et personne ne peut ignorer le personnage et la fonction qu’il représente.

Il est indispensable d’avoir son aval pour tout ce qui se passe autour du bwiti missôkô dans le pays…d’autant plus lorsqu’un blanc sorti de nulle part décide de  filmer les sociétés secrètes du pays.

Hugues qui ne s’appelle pas encore TATAYO, ne  pouvant m’accompagner, c’est sa femme, Katy Euillet, première femme blanche initiée dans le missôkô, qui accepte de me servir de guide.


Un beau jour de septembre, début de la saison des pluies, nous avons fait le plein de provisions et de cadeaux à « Prix Import » ou Bernard Azzi sponsorise le voyage.

Après avoir rempli le Pajero rouge «Grants», qui deviendra pendant dix ans la voiture rouge des cinéastes du bwiti nous prenons la piste de latérite ocre en direction de Kango et   Lambaréné…

Katy et moi, nous nous relayons, évitant les bourbiers trop importants. Les grumiers conduisent à toute allure malgré l’état dangereux de la piste… Six heures plus tard,  nous arrivâmes au Kilomètre 17 sur la route de Fougamou au petit village de KOMI.

Aujourd’hui, la statue de Jean Tsanga Motemba trône à l’entrée du village, majestueuse et imposante, mais à cette époque la statue, reflet de son investiture au titre de Motemba, n’existe pas encore et nous arrivons dans un petit village comme il y a tant d’autres sur le bord de la piste entre Lambaréné et Mouila.


Les cases assez nombreuses sont disposées autour du Bandja où se pratiquent les initiations et les soins avec l’Iboga.

Jean Tsanga nous reçoit avec enthousiasme. Il est rejoint quelques temps plus tard par KOKA, rencontré lors de mon premier voyage à Libreville. C’est d’ailleurs lui qui a intercédé auprès de Jean Tsanga pour que nous soyons reçus chez lui.

Avant  que la veillée ne commence, je m’imprègne de la vie du village. Jean est accompagné de sa première épouse, Jeannette, grande prêtresse du Nyembé ou Djembé suivant les régions, rite exclusivement féminin interdit aux hommes.

Jean a six autres épouses que j’apprendrai à connaître et à filmer quelques années plus tard lors du tournage de « Secrets de Femmes ».

Jean Tsanga nous offre des rafraîchissements dans le corps de garde et nous commençons la cérémonie des cadeaux  que l’on offre quand on est invité dans un village.

J’explique ensuite  à Jean Tsanga le but de ma visite : prendre des photos de la veillée afin de trouver des financements pour tourner mon premier film sur le Bwiti.

Il me regarde et me jauge de son regard pénétrant,  plissant les yeux puis accepte en souriant.

Je sais qu’on lui a déjà relaté ma première nuit du bwiti l’année précédente et qu’il a déjà une idée sur la question.


Après nous être restaurés dans le salon commun des épouses, nous rejoignons le corps de garde où des hommes et des femmes arrivent des villages voisins car une veillée « bwété » est avant tout un événement culturel fondamental. C’est  la tradition orale qui relie l’homme gabonais à ses racines, lien culturel qui perdure en ville encore aujourd’hui et qui signe la relation directe que l’homme noir entretient avec la spiritualité et le monde invisible de la forêt.

En ce début de soirée, l’arc mongongo envoie depuis un bon moment déjà ses notes d’une pureté absolue, mettant les participants dans un état réceptif aux informations de la parole divine où seul compte l’instant de ce  qui est ressenti….

Pendant que le joueur du mongongo prolonge sa mélopée, les hommes commencent à s’habiller.

Chaque arrivant, suivant son grade, dépose son bwiti, composé d’un panier en osier rempli d’objets hétéroclites représentant le rapport qu’il entretient avec les ancêtres grâce aux visions qu’il a eu lors de son initiation.

Il met ensuite sa tenue de cérémonie composée d’un pagne en raphia sur lequel vient se croiser une ou deux ceintures composées de cauris et de clochettes. Les grelots et les clochettes tiennent une place importante chez les « ngangas a missôkôs» ; ils les mettent au poignet, autour des biceps et aux chevilles. Lorsqu’ils dansent l’ensemble des grelots en mouvement donnent une symphonie métallique assez surprenante qui se marie fort bien avec les tambours et l’obaka.

Une fois tout le monde fin prêt, nous devons dans un premier temps satisfaire les esprits afin que les images prises lors de la nuit puissent bien « sortir ». Tous les hommes se retrouvent devant le corps de garde et Jean Tsanga officie aidé par ses assistants.


Koka m’explique que si jamais on sautait cette  étape, j’aurais beau prendre des photos aucune ne sortirait sur la pellicule.

Ensuite Jean Tsanga distribue aux hommes l’iboga  pilée contenue dans une coque de fruit séché ; j’aurai le temps de connaître  et goûter cette racine pendant les quinze ans qui vont suivre.

Minuit  s’éloigne  que des chants depuis l’extérieur du bandja, annoncent l’arrivée des femmes qui s’étaient préparées dans une pièce voisine.

Les tambours et l’obaka prennent alors le pas sur le mongongo, les danseuses se présentent à la porte du Bandja en file indienne toutes vêtues d’une robe rouge et couvertes de kaolin rouge.

 J’appris bien plus tard que le rouge symbolisait le sang, la vie, le rapport à la Terre et la renaissance et que cette couleur était attribuée aux femmes initiés que l’on nomme les Mabundis.

Elles avancent, scandant chaque pas, envoyant par là même une onde vibratoire qui traverse l’assemblée comme une boule de billard rebondissant de place en place et  engendrant  un mouvement oscillatoire de l’assemblée qui titube sous la transe.

Le tempo est repris par les sokés, ces hochets qui mettent les bandzis en état modifié de conscience… Une force inouïe se dégage alors du cortège féminin et la transe à son apogée se termine auprès du maître de cérémonie et de ses deux assistants dans une révérence où le chant se meurt dans un souffle….ce même souffle quittant l’homme lorsque celui-ci change de plan vibratoire ….hèèèèèèèè….


Je ne le savais pas encore, mais je venais de faire mes premiers pas dans la nuit gabonaise ; il en faudra d’autres pendant les quatre années qui vont suivre avant de tourner « La Nuit du Bwiti » en 1995 et revenir l’année suivante terminer la Trilogie avec le Souffle de la Forêt et Secrets de Femmes


A SUIVRE…

Nous sommes en 1992 ; je cherche, à ce moment là, un nouveau sujet de film et je demande à ma sœur (elle vit à l’époque à Libreville) s’il y a des thèmes majeurs visuels au Gabon. Elle me transmet plusieurs sujets potentiels dont un retient mon attention : un article consacré à la société secrète du bwiti.

L’aspect négatif de l’article m’inquiète quelque peu – on y parle sorcellerie – mais je fais des recherches bibliographiques, écrit un premier scénario que j’intitule déjà « la nuit du bwiti », décroche une aide financière à l’écriture, ce qui me permet de prendre un billet d’avion, et en juin 92 j’atterris dans la  capitale du Gabon.


Ma sœur, Michèle, est là et  me présente immédiatement un blanc pouvant m’aider dans mes recherches : Hugues Poitevin.

Hugues dirige à l’époque une petite entreprise de transport entre Libreville et Port Gentil qui lui laisse beaucoup de temps libre. Il s’investit d’ailleurs plusieurs heures par jour à aider ses papas du village « Jérusalem », nom prédestiné, sur la route de Kango (installation de groupes électrogènes, défrichages des jardins, soins médicaux), bref un type généreux, Hugues, et qui a découvert au Gabon son chemin de Damas.

Pourtant, la première rencontre avec lui est assez énigmatique : il arrive à dix heures du matin à M’Bolo, spontanément sympathique, mais ses propos concernant la société secrète du Bwiti  sont plein de mystères et aiguisent ma curiosité…Hugues veut bien m’aider dans ma quête mais il ne peut en dire plus à un européen qu’il ne connaît que sur sa bonne mine.


A cette époque là, le Bwiti n’est pas encore sorti de la forêt et très peu d’occidentaux connaissent l’existence de cette société qui est encore secrète et dont on parle en baissant la voix, tout doucement, et rarement en société.