La sortie du film a été accompagnée d’un cinéma itinérant à travers les provinces du Gabon. Le cinéma de terrain permet de sensibiliser les populations de l’intérieur du pays en amenant une réflexion sur les moyens d’appréhender le passage difficile d’une tradition orale millénariste à une civilisation de droit écrit mondialiste. Sur le plan humain, le visuel pendant la projection l'emporte sur le contenu du film; les gens commentent les images au fur et à mesure qu'ils les découvrent, chacun raconte à son voisin une anecdote que lui rappelle tel ou tel passage du film….C'est une joyeuse cacophonie assez colorée qu'une projection du cinéma itinérant……De même nous nous sommes aperçus que le public Bantoue et Fang applaudit et siffle sur des passages du film à contre emploi.


Exemple: Au début du film, chez les Fangs, un de ceux-ci déclare que la seule façon de considérer un Pygmée c'est d'abord de bien le bastonner.

En Europe ou à Libreville, le discours stupéfie mais ici en brousse, les villageois applaudissent le fait qu'il faut bastonner les pygmées, nous amenant par là même à reconsidérer le film non pas sur une lecture linéaire mais sur plusieurs niveaux de lecture en fonction de l’approche qu’ont les différentes ethnies sur leur propre réalité culturelle.

Autre exemple : Un homme du village de Massima s'étonne que l'on vienne filmer les pygmées et leur projeter un film puisque ces pygmées lui appartiennent…il nous demande donc de le rémunérer puisqu'il condescend à nous prêter ses  esclaves…

La tournée du «Peuple de la Forêt », c’est aussi sensibiliser les gens sur leurs racines ; l’enseignement des Anciens, bibliothèques vivantes et fil rouge de la communauté, doit pouvoir s’équilibrer avec l’acquisition des valeurs apportées par les nouvelles technologies.

Aujourd’hui, la présence des pygmées retentit comme une sonnette d’alarme. Sédentarisés, marginalisés, leur disparition de la forêt est programmée pour les vingt prochaines années au profit d’une Afrique européanisée (occidentale aujourd’hui, asiatique demain) et nous perdront à jamais les références nous reliant à l’un des derniers patrimoines de l’humanité. Cela risque d’entraîner l’implosion d’une partie de la forêt équatoriale laissant cette richesse qui s’épuise sans ces gardiens qui ont veillé depuis toujours sur la santé de la forêt et donc de la planète.


Ces hommes et ces femmes vivent dans la forêt équatoriale, sur une histoire basée essentiellement sur les rites de l’oralité et ils transmettent un enseignement qui se perpétue bien avant l’Egypte ancienne pour nous faire remonter au commencement du monde. Cités par les Pharaons, puis dans la Grèce Antique (Pygmée voudrait dire haut d’une coudée et dans Rome la grande, ils sont un peuple mythique qui a toujours fasciné les différentes civilisations du monde même si l’histoire a déjà oublié qu’au début du vingtième siècle, certains d’entre eux étaient exposés dans un zoo au milieu des singes en Europe et aux USA.

Mais «le Peuple de la Forêt », c’est aussi la forêt équatoriale qui est la plus grande pharmacopée du monde et les Pygmées la connaissent sur le bout des doigts : ils sont incollables sur les vertus de chaque plante et leur savoir est une mine d’or pour la biologie occidentale. Pourtant, lorsque leur chemin rencontre la vie des hommes modernes du XXIème siècle, celle-ci agit comme un rouleau compresseur les enfermant dans le moule de la civilisation sans soucis de leur identité, de leur savoir, annihilant leur tradition et se privant par là même de plusieurs siècles d’avance sur la phytothérapie.

Avant, les Pygmées ne communiquaient avec leurs voisins agriculteurs que pour troquer ce dont ils avaient besoin et ils repartaient immédiatement en forêt ; on ne savait même pas qu’ils étaient passés. Aujourd’hui, ils sont devenus sédentaires, dépendants et n’ayant plus rien à échanger, ils risquent à tout moment de rencontrer la misère.

C’est pour toutes ces raisons qu’il est important voire nécessaire de fixer ces rares accords parfaits de l’homme et de la nature sur la mémoire de l’image : les Pygmées, la Forêt, la médecine des plantes et l’art pictural sont la survivance d’un mode de vie où le cœur des hommes vit au rythme de la Terre, écoutant la Forêt…et  de ce rythme harmonieux naissent les chants polyphoniques (le Jodle passage sans transitions du registre des graves aux aiguës, musique complexe dont les Pygmées sont les maîtres incontestés).

Les pygmées sont une population originelle vieille de 70 000 ans issue de la corne de l’Afrique. C’est une des rares civilisations de l’Antiquité à avoir perduré à travers les siècles en conservant leur identité culturelle quasiment intacte. Les Egyptiens les ont distingués, il y a 4000 ans, pour leurs talents de danseurs, de chanteurs et pour leur attachement religieux à la forêt.


Aujourd’hui, c’est à travers le conte que nous pouvons retrouver l’histoire de ce peuple…              …Et comme dans tous les contes,  l’histoire pourrait commencer ainsi :

Le vieux sage indigène se  tourna vers le bavard néophyte et dit :

« Mange la plante et son esprit t’enseignera … »

Et le chercheur occidentalisé mangea la plante …

Le vieux sage avait raison : les plantes parlent et enseignent.


C’est pour cela que je parcours ce pays et que je filme les derniers détenteurs de la tradition orale parce qu’il y a sûrement un peu de vérité dans le discours du vieux sage ; les plantes n’ont pas fini de nous enseigner et les vieux sages n’ont pas fini de nous initier si on leur en laisse le temps…

JC CheyssiaL

  

A l’aube du IIIème millénaire se pose une question fondamentale :

Est-ce que tous les peuples entreront dans ce nouveau millénaire ou bien certains déjà sont condamnés à disparaître dans l’océan de notre communauté mondialiste car ils ne correspondent plus aux critères d’évaluation d’une civilisation qui n’en finit pas de s’occidentaliser.


Les Pygmées, ces peuples qui ont fait l’objet de tant de livres d’images, restent aujourd’hui réfractaires à toute intégration. Leur rencontre avec la «civilisation » est un électrochoc qui les anesthésie à jamais de leur passé culturel tout en les marginalisant par rapport aux  populations bantoues africaines ce qui ne fait qu’à accentuer leur disparition brutale du monde multiethnique de demain.

Pourtant leur histoire démontre que souvent, ils ont été à la base de nombreuses traditions africaines.


C’est le cas au Gabon où toutes les sociétés initiatiques (et elles sont nombreuses) se revendiquent de leur héritage et leur attribuent les fondements de leur patrimoine culturel.


Mais au-delà même de la culture mystique et spirituelle, ils ont été pendant des siècles les utilisateurs et les protecteurs de la forêt, écologistes bien avant l’heure.


                               

                                   Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Cinema itinérant